La « ligne Michéa »

Je n’ai pas l’ambition de m’attaquer à Michéa lui-même (il faudrait sûrement plus qu’une note de blog) mais à un argument que j’ai croisé souvent de la part de gens qui s’appuyaient sur ses bouquins. Voilà une petite définition de ce que j’appelle la « ligne Michéa » :
La gauche (française notamment) a pris le parti de concentrer son énergie sur les questions « sociétales » (anti-racisme, égalité des sexes, droit des homosexuel-le-s, etc.) qui sont des revendications « libérales » au détriment de la lutte de classes.

Que le Parti Socialiste ne se préoccupe plus de la lutte de classes (ou plutôt si, mais du côté des capitalistes) l’affaire est entendue. Mais l’idée sous-jacente qu’il faudrait choisir entre revendications ouvrières et revendication des minorités reste à démontrer (à mon sens, elle est même complètement fausse)
Un des soucis de cette ligne politique est qu’elle est ultra-simple à récupérer par les réacs de tout poil, il suffit de faire vaguement semblant de s’intéresser au chômage pour ensuite s’attaquer de front aux mouvement féministe ou LGBT. C’est assez grossier mais ça marche, les homophobes de la manif pour tous ne s’en sont pas privés :

Mais si cette « ligne Michéa » est une passerelle vers certains courants d’extrême droite, la lier systématiquement à l’extrême droite n’est pas forcément le plus pertinent (mais, ça n’est pas forcement mieux pour autant)

Les « Michéistes » se réfèrent à un âge d’or du mouvement ouvrier, avant la Gay Pride, avant SOS Racisme, avant mai 68, avant… avant quoi au juste ?
Si des dirigeants du mouvement ouvriers sexistes ou racistes (je ne parle même pas des antisémites) ont toujours existé, il est bon de rappeler que les mouvements de masse majeurs ont toujours été source d’émancipations pour les minorités.
La Commune de Paris donne le droit de vote et d’être élue aux femmes et aux étrangers (hé oui, le fameux droit de vote des étrangers qui n’intéresse que les bobos)
La Révolution russe, elle aussi ouvre les droits politiques aux femmes, légalise le divorce, l’homosexualité et l’IVG, met fin aux pogroms, etc
C’est, par contre, la contre-révolution stalinienne qui reviendra sur chacune de ces avancées, glorifiant la famille, l’armée, etc. Cet exemple est tiré de « Destin d’une révolution » de Victor Serge :

Aujourd’hui, la « tare des classes bourgeoises dégénérées » est remplacée par l’« idéologie libérale-libertaire » mais le sens n’est guère différent.
On peut aussi citer Maurice Thorez en 1956 : « Il ne nous semble pas superflu de rappeler que le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la révolution sociale, et non par les cliniques d’avortement ».
C’est cet « avant » là qui fait tant rêver les tenants de « la-lutte-ouvrière-et-pis-c’est-tout » ?
En fait, cette opposition artificielle entre “social” et “sociétal” est loin d’être nouvelle et n’est pas née avec la « mondialisation libérale », et si l’extrême droite joue là dessus à la faveur de la crise, c’est surtout une resucée de vieilles lunes stal remisent au goût du jour. Et c’est donc assez pathétique que des fans de Michéa se revendiquent aussi de l’anti-stalinien Orwell.

Petite anecdote en bonus : Un camarade m’a raconté comment et pourquoi un syndicat Sud-solidaire s’était créé dans une entreprise dans laquelle la CGT était pourtant combative. Il y avait pas mal d’ouvriers maghrébins et aussi pas mal de racisme. Certains syndicalistes ont donc proposé que la CGT face une campagne antiraciste dans la boîte. Ce à quoi on leur a répondu que faire cette campagne risquerait de diviser les ouvriers ! No comment.

14 thoughts on “La « ligne Michéa »

  1. Socialisme Critique

    Sur ces thèmes, je conseille deux ouvrages: “La révolution sexuelle” de Wilhelm Reich, dans lequel ce curieux bonhomme (freudo-marxiste) étudie les changements des mœurs en URSS, avec un parallèle avec la frustration sexuelle occidentale. Inutile de dire que le ton est assez pessimiste, l’ouvrage étant paru au milieu des années 30, avec la nouvelle de l’ouverture de ghettos homosexuels au Kazakhstan. Il démontre aussi que le retour du rigorisme moral dans le PCF était l’oeuvre directe du Komintern. A partir du moment où Staline a privilégié la vision réactionnaire de la famille, Thorez et l’Humanité lui ont emboîté le pas, avec leur obséquiosité habituelle.

    Sinon, “La croisade de Lee Gordon”, de Chester Himes. Himes est plus connu pour ses bouquins policiers sur Harlem. Ici, le thème est très différent: il s’agit d’un jeune intellectuel noir américain, chômeur et déclassé, engagé par un syndicat pour faire de la propagande auprès des ouvriers noirs des usines d’aviation de Californie, en 1943. Inutile de dire que les choses finiront très mal, dans un bal sinistre entre patronat, syndicalisme véreux, racisme, et communisme. Je le conseille à tout le monde en ce moment.

  2. L'Impertinent

    “La Commune de Paris donne le droit de vote et d’être élue aux femmes et aux étrangers (hé oui, le fameux droit de vote des étrangers qui n’intéresse que les bobos)
    La révolution Russe, elle aussi ouvre les droits politiques aux femmes, légalise le divorce, l’homosexualité et l’IVG, met fin aux pogroms”
    Grand défenseur de la ligne michéiste et anti-bobo convaincu, je défends le droit de vote des étrangers et le mariage gay… C’est loupé :-)

      1. L'Impertinent

        Je ne vois pas le rapport entre un article d’un bloggueur apolitique et humoristique (quoi qu’on pense de son humour) et la ligne politique et philosophique michéiste défendue par Ragemag (et les autres partisans d’Orwell, Michéa, Lasch, Castoriadis etc).

        Notre critique sociétale est beaucoup plus fine que ce que vous dites dans cette caricature d’article. On n’est pas contre toutes les avancées sociétales (il est évident que les femmes sont plus libres quand elles peuvent voter, travailler etc et c’est même une condition nécessaire au projet d’autonomisation d’une société socialiste décente), on dit juste qu’on ne saurait les imposer aux classes populaires sur les seules bases de l’idéologie libérale, c’est-à-dire en se plaçant au seul point de vue du droit abstrait et « axiologiquement neutre » de tous sur tout. Cette vision du progrès social se rapproche de ce que Marx & Engels appelaient d’une manière critique la « vision juridique du monde » (repensez à sa critique des droits de l’homme). Cette vision vision du progrès abstrait et juridique directement hérité des Lumières (dont Engels disait « derrière la fausse humanité des Modernes, se dissimule une barbarie ignorée de leurs prédécesseurs » dans “Esquisse d’une critique de l’économie politique” et pas du projet socialiste authentique déshumanise la société.

        Il faut donc considérer chacun de ces projets de réforme au cas par cas et selon des critères qui ne soient jamais exclusivement juridiques mais sur des bases morales et métaphysiques communes. Dans le cas contraire, la revendication socialiste d’égalité  tombe nécessairement dans l’absurde comme l’écrivait déjà Engels.

    1. moatthieu Post author

      P. : dans le 1er paragraphe, j’explique que je ne fais pas une critique de Michéa, mais des personnes que j’ai pu croiser qui s’en revendiquent. Tu peux me reprocher tant que tu veux de ne pas répondre directement à Michéa, mais ce n’était pas le sujet de mon article.

        1. moatthieu Post author

          “La ” (avec des guillemets) ce n’est pas la meme chose que “La ligne de Michéa”.
          Ca plus le paragraphe d’intro pour cadrer, je ne suis peut être pas assez clair, mais je ne vois pas trop ce que je pouvais faire de plus.

          1. P.

            Oui. Mais à titre d’exemple, je ne pense pas que tu parlerais de “ligne Marx” pour qualifier les propos d’un Alain Soral.
            Les petits branleurs parisiens branchouilles de ragemag, accrocs à la culture geek et aux nouvelles technologies, adeptes des starlettes médiatiques et du très autoritaire Clémenceau, ont vraiment peu à voir avec ce que défend Michéa.
            Il faut simplement que ce soit dit!

          2. L'Impertinent

            “Les petits branleurs parisiens branchouilles de ragemag, accrocs à la culture geek et aux nouvelles technologies, adeptes des starlettes médiatiques et du très autoritaire Clémenceau, ont vraiment peu à voir avec ce que défend Michéa.
            Il faut simplement que ce soit dit!”
            Je n’ai rien d’un petit parisien branchouille accroc à la culture geek ou autres , je suis plus un banlieusard drogué au rap et militant au Front de Gauche (ce qui est très rageu-compatible) et je préfère Robespierre, Guesde et Jaurès à Clémenceau (qui même si je ne peux cautionner que l’on tire sur des ouvriers n’est pas la caricature autoritaire que l’on en fait lire son débat sur le sujet avec Jaurès ou se rappeler qu’il était l’ami de Louise Michel à qui elle doit la vie ainsi que nombres de communards). Par contre, la citation en exergue, elle claque.
            Sinon Michéa en personne nous approuve, il nous à titre d’exemple fourni des papiers ou confié son twitter, je dis ça, je dis rien.

            Bonne journée à vous tous camarades.

          3. L'Impertinent

            “Sinon Michéa en personne nous approuve, titre d’exemple il nous a fourni des papiers ou confié son twitter, je dis ça, je dis rien.” *

            Là où tu as raison, l’auteur ferait mieux de régler directement ses comptes avec Ragemag plutôt que de faire semblant de taper sur Michéa (ce dont aucun de nous ici présents n’a la capacité).

            Bref, cette fois c’est la bonne : bonne continuation camarades.

          4. moatthieu Post author

            2 petits trucs en passant :
            - ici, c’est mon blog donc je choisis le thème et la ligne de mes articles comme je veux.
            - ici, on ne poste pas de lien vers ragemag, je suis obligé d’éditer tes messages, donc autant éviter de poster ces liens.

  3. Pescade

    Il y a une dizaine d’années, dans une école primaire du Xe à Paris, où il existait une seule liste aux élections de parents d’élèves (FCPE) est apparue une nouvelle liste, indépendante, autonome. Aussitôt la FCPE a dénoncé une dérive grave, une scission muisible à l’efficacité des représentants de parents d’élèves. Et bien sûr, un insupportable “communautarisme” et des “menaces pour la laïcité”. C’est vrai que parmi cette liste on relavait nombre de noms pas franchement catholiques de souche. Et sur les photos du tract l’accompagnant, deux femmes portaient un foulard, parmi d’autres visages “de couleur”. En face, sur la liste FCPE, l’hégémonie des visages de “non-couleur” était totale. On retiendra donc que le communautarisme majoritaire n’est pas un communautarisme.

    Sinon, un témoignage de l’époque où un gouvernement socialiste dénonçait les grévistes “islamistes” (il y a trente ans, déjà !) :
    http://www.liberation.fr/grand-angle/0101477795-memoire-d-un-immigre-revolte

  4. P.

    >> L’impénitent:
    Que J.C Michéa soit heureux, après quasi 20 ans d’écrits discrets, que des jeunes s’intéressent et diffusent son boulot, ça se comprend parfaitement. Qu’il ne soit pas le genre d’individu soucieux de son “image publique” en général, qui plus est “online”, c’est aussi tout à son honneur. D’autant que je ne pense pas qu’il soit un internaute aguérri. En revanche, tu dois avoir conscience que lier sa personne à votre petite entreprise de rage et coolitude 2.0, puisse dissuader certains de s’intéresser à son travail, ce qui est somme toute dommage.

    Concernant Ragemag… Déjà, “Ragemag”, cette accroche sonne comme le dernier des simulacres, à l’image de ces nouveaux bars fashion de quartiers qui fleurissent et jugent bon de taper dans l’enseigne vintage, à grand coup de “bistrot de village” ou “la cantine de machin”! Ensuite, la vue des profils de votre petite équipe annonce aussi la couleur: un cercle à dominantes d’étudiants branchés ou “jeunes créatifs”, gravitant dans le milieu de la comm ou du journalisme “swag”, “high tech” et “culturel”, un brin politisés par hobby. Après “Causeur”, “Poseurs” !
    Mais je t’accorde qu’il serait un peu réducteur de ne pas aller plus loin.
    Il est regrettable que l’auteur du blog (et d’autres) vous attaque sur un supposé discours. C’est passer à côté de votre imposture majeure. De discours vous n’avez point. Chez vous tout se retrouve au même niveau et s’annule dans une grande sauterie comme notre époque sait en produire: telle chroniqueuse du show-biz vient nous faire une leçon de décroissance, Booba cotoie Léo Ferré, internet libre et critique du mondialisme, défense de la paysannerie et fascination hi-tech, porno-chic et luttes des classes, citations de debord dans une esthétique publicataire.. Le tout rédigé par des pseudo-défenseurs des “gens ordinaire”, dans une surenchère de ” fun”, de provoc facile, second-degré, trash et décalé, d’excentrisme dandy saupoudré de parisianisme..! Quel tour de force! Pas aussi fort que Beigbeder posant torse-nu, “la société de consommation” de Baudrillard en mains, pour les galeries Lafayette mais il s’en faut de peu. Brèves observation pour comprendre que loin de défendre une alternative ou critique radicale d’une société d’artifices, Ragemag n’est en fait qu’une incarnation de plus d’un post-modernisme achevé. Post-modernisme qui trouve une régénérescence dans sa dérision même. “Pop”, “swaggy”, à l’aise dans son époque et réac à la fois, le serpent se mord la queue.
    Nouveau consumérisme vaguement culturel, geek, politique, “alternatif”, consumérisme toujours. “La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux.” disait Marx..

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